Raphaëlle Peria
Née en 1989, Raphaëlle Peria vit et travaille à Paris. Diplômée de l’École européenne supérieure d’Art de Bretagne en 2014. Sélectionnée pour le Prix Révélations Emerige 2015, elle participe à l’exposition Empiristes, commissariat de Gaël Charbau. Lauréate de la 8ème édition du Prix Science-Po pour l’Art Contemporain en 2017. Représentée par la galerie Papillon depuis 2016 « Marinus Asiaticus » est sa première exposition personnelle.


La rencontre avec le sublime est une expérience intime et éphémère. Se le remémorer, cʼest puiser dans ses souvenirs. Raphaëlle Peria, à travers des photographies quʼelle prend au gré de ses déplacements, fait du souvenir lʼune de ces inspirations premières. Dʼun moment vécu, dʼun sentiment ressenti, dʼune rencontre inattendue, elle livre au spectateur un instantané déjà loin. Plus loin encore, car lʼartiste se laisse le droit de les oublier avant de commencer à les travailler.
En attaquant la matérialité de la photographie, Raphaëlle Peria efface, préserve et révèle ce qui lui semble important dans un jeu de valeurs quʼelle maitrise parfaitement. Les œuvres sont magnifiées par le  truchement dʼune application méthodique de destruction. Le papier photosensible est gratté jusquʼà faire disparaître certains détails de lʼimage. Ces coups de gouge répétés mettent en relief un contraste inattendu, entre la matière qui apparaît et lʼaspect lisse non altéré du support dʼorigine. Cet acte sʼapparente au geste dʼun sculpteur qui cherche dans la taille directe, le volume idéalisé.
Lʼétonnement du spectateur est dʼautant plus amplifié que ce travail génère des images poétiques troublantes. Les œuvres établissent des liens nouveaux entre la réalité du paysage et sa transformation. La contemplation initiale que lʼon devine, irradie à nouveau pour venir convoquer celle de notre mémoire collective, lorsque le passé devient un présent partagé. Après tout, ce souvenir personnel devenu image onirique nʼest-il pas un peu celui de chacun ?

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Depuis ses débuts, Raphaëlle Peria perçoit le monde à travers le regard qu’elle colle à l’appareil photographique. Grâce à cet outil, elle touche le cœur de son propos, la nature pour elle même, la nature en elle-même. La mémoire visuelle qu’elle se fabrique, elle la retravaille, le plus souvent après l’oubli, dans un appauvrissement mémoriel volontaire. À la force de la gouge, avec la douceur de la fraise ou la précision du scalpel, l’artiste sculpte une nouvelle image. Celle qui lui reste en mémoire. Celle qu’elle donne à voir au reste du monde.
Physique, ce travail n’est pas un exercice de correction. C’est une révélation par la perte. Elle gratte, elle empreinte, elle marque et tend même parfois vers une pratique picturale.
« Les collines ne pouvant plus retenir l’eau, les écoulements se précipitèrent dans la vallée. Le labourage aggrava l’érosion du sol, et la vase envahit le grand port d’Ephèse... »
L’effacement devient une véritable opportunité permettant à l’artiste de rendre compte du manque qui touche chaque être de mémoire. Dans ce jeu de recouvrement, où la perte devient prétexte à monstration, Raphaëlle Peria crée une nouvelle image. Elle interroge autant qu’elle met en lumière. Le retrait donne du volume au souvenir. Les zones intactes, la pureté de la lumière, le ciel, l’effacement partiel et choisi de la composition sont les témoins visuels de la psyché de l’artiste.
Dans ce travail, tout est dualité : fragilité de la matière et brutalité de l’outil ; archéologie et photographie ; réel et cité imaginaire. La dégradation du lieu laisse place à l’éclat, comme abstraction graphique, presque picturale.
« ...si bien que la cité, au bout du compte, dut déménager plus loin sur la côte. A quatre reprises au moins, la vase envahit ainsi le port de la ville »
À la manière de l’archéologue, Raphaëlle Peria pose un regard et crée de la mémoire sur ce que l’on ne voit plus. Elle ouvre les yeux. Le spectateur, libre de soutenir un regard identique, est plongé dans une expérience contemplative. Pour en disposer, il lui faut véritablement regarder, écouter, se rapprocher.

La nature est pureté, l’être dévastateur. Dans ses œuvres, cette apologie du paysage transporte le spectateur hors du temps. Là où la nature se révèle, où elle essaie de reprendre de droit ce qui lui appartient. Mais à ne pas s’y méprendre, l’Homme est bien présent à travers les clichés. Ce n’est qu’un aparté dans l’appropriation du réel que l’on se crée.